Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!
Lancée à le rentrée 2007 aux Etats-Unis par CW, la chaîne pour adolescents détenue conjointement par CBS et la Warner Bross., "Gossip Girl" met en scène une poignée d'adolescents richissimes d'une école privée de New York. Regardée tant par son public cible que par de jeunes femmes adultes chez qui elle réveille la nostalgie de leurs années-lycée, elle est désormais diffusée dans près d'une cinquantaine de pays.
Jeunes et beaux, ses héros vivent à l'année dans des palaces et ne se déplacent qu'en limousine. Leurs affaires de coeur et leurs rivalités, brassant des enjeux d'une portée métaphysique vertigineuse ("Comment devenir -ou rester- la reine de l'école?", "Comment me faire bien voir du doyen de Yale?", "Comment me venger de cette communiste de prof qui m'a mis un B?"), se déroulent sur fond de fêtes branchées, de bals de fin d'année féeriques, de tournois de polo ou de ventes aux enchères chez Sotheby's. Ils manifestent une arrogance virulente et décomplexée: ils considèrent que " le métro, c'est pour les rats" et maudissent ce monde qui, en dehors du quartier huppé de l'Upper east Side, où ils vivent, a parfois l'outrecuidance d'"oublier qu'il existe des classes sociales" . La mère de l'une d'entre eux ayant un passé amoureux chargé, on apprendra au passage que "Sarkozy embrasse mal".
Bien que le téléspectateur appartienne, dans l'écrasante majorité des cas, aux classes sociales que ces personnages vomissent, la série l'amène à se prendre d'affection pour ces gosses de riches odieux. Tout comme Dan et Jenny, les deux intrus pleins d'ambition propulsés dans cet univers, son rapport à ce milieu évoluera: d'abord révulsé, il se laissera peu à peu amollir, sinon séduire, au fur et à mesure que les portes s'ouvriront devant lui. Il finira par trouver un certian charme à ce monde où "les draps sentent bon".
Gossip Girl est l'exemple parfait d'un produit culturel hypercalibré. A l'origine, une agence de communication spécialisée dans la fiction pour jeunes filles, 17th Street Productions, a élaboré le concept: la vie de riches adolescents relatés par une mystérieuse bloggeuse, Gossip Girl. L'éditeur Little, Brown and Co. l'a acheté et en a tiré une série de romans. ceux-ci, écrits par Cecily von Ziegesar, qui, au départ, avait simplement rédigé le synopsis chez 17th Street, se sont vendus à des millions d'exemplaires, transformant leur auteure en reine incontestée de la "littérature pour jeunes poulettes" (young adult chicklit). L'adaptation télévisée en propose une version très aseptisée: disparus, les problèmes de drogue et de boulimie, l'ambiguité sexuelle ; la punk au crâne rasé st devenu une ravissante métisse, le pète nihiliste un boy-scout. Dans les premiers épisodes, certians éléments laissaient poindre un soupçon de mauvais esprit dans le regard porté sur ce milieu. Très vite, cependant, ces velleités critiques cèdent la place à un mesage unique et nettement moins intellectualisant: il fait bon être riche.
Les héros de "Gossip Girl" ont donc d'excellents résultats scolaires, tout en passant leur temps à faire la fête et à courir les boutiques; ils ont des parents aimants, des domestiques attentionnés; leur vie sexuelle, à peine entamée, est aussi trépidante qu'épanouie, et les jeunes filles ont des corps parfaits sans souffrir de désordres alimentaires. Leur figure de proue, la blonde Serena van der Woodsen, réalise l'un après l'autre tous les rêves que sont censés nourrir les adolescents à l'ère du people : jouer les mannequins, trôner au premier rang d'un défilé de mode, s'envoler en jet privé pour un week-end en Espagne, se faire pourchasser par les paparazzi...tandis que Dan réalise ceux des garçons : séduire la star du lycée et, plus tard, une vedette de Hollywood.
En dehors de cet épuisement des fantasmes majoritaires, la série présente, côté narration, un encéphalogramme résolument plat ; les acteurs sont sélectionnés pour leur physique avantageux plus que pour leur jeu, qui va du médiocre au calamiteux (Quoi mon fils caché est mort dans un accident avant que j'ai pu faire sa connaissance? Comme c'est triste! Bon, si on mangeait chinois pour dîner?). Les intrigues sont convenues, les rebondissements improbables. tout semble mis en oeuvre pour que le téléspectateur puisse ne prêter qu'une oreille distraite aux dialogues ("Tu es ma meilleure amie, comment as-tu pu coucher avec mon fiancé?") et se concentrer sur les décors, sur les tenues des personnages et sur chaque détail de l'univers luxueux où ils évoluent : oh, la robe! oh, le collier! oh, le mascara!, etc.
Et tout cela tombe bien : non seulement la série constitue un écrin sur mesure -et surexploité- pour le placement de produits, mais on trouve, sur le site de la chaîne CW, une boutique où l'on peut acheter en ligne les vêtements et les bijoux portés par les actrices, qui se changent tous les trois plans environ ; les ventes explosent après chaque diffusion. Dans la fonction de relais de l'industrie de la mode, Gossip Girl a remplacé Sex and the City, tout en amenuisant encore la part de la fiction. Les magazines féminins s'arrachent les conseils vestimentaires de son styliste, qui a développé au printemps une collection "Gossip Girl" pour une ensigne anglaise de prêt-à-porter. A grand renfort de slogans maniant le vieux paradoxe publicitaire de l'affirmation de soi par le suivisme (You know what you want!), la consommatrice est invitée à choisir parmi différents styles, chacun correspondant à un personnage...
Ainsi, non seulement la série produit de la docilité sociale en substituant l'envie et la fascination à l'hostilité légitime que pourraient susciter ces jeunes héros, mais elle propage dans l'univers de la consommation des mots d'ordre impliquant des dépenses exorbitantes. Une blogueuse américaine, mère d'une adolescente, s'inquiète de cette stimulation effrénée de la pulsion d'achat : "A mon époque, on aimait déjà les marques, mais on parlait d'une paire de jeans à 70 dollars; aujourd'hui, c'est plutôt d'un sac à 700 dollars. Que se passera-t-il quand ces jeunes vivront dans le monde réel et dépenseront tout leur salaire en chaussures? (...) Je crois qu'une telle série, loin d'être un simple conte de fées, leur prépare d'immenses déconvenues."
(rédigé d'après un article publié dans Le Monde diplomatique n° 677, août 2010, et écrit par Mme Mona CHOLLET)