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Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!

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"Métro, boulot, tombeau": quand le capital tue le travail...

Retour sur les "évènements" d'octobre-novembre 2010, et de bonnes raisons de rejeter l'ordre capitaliste auquel les travailleurs de tous les secteurs seront bientôt sommés de s'adapter ou de crever.

(avec la complicité de Danièle Linhart, directrice de recherche au CNRS...et partenaire du Monde diplo')

 

Les importantes mobilisations qui se sont déroulées partout en France, comme le soutien dont elles ont bénéficié dans l'opinion publique, indiquent à l'évidence une forte opposition au report de l'âge de départ à la retraite, perçu comme illégitime. Mais elles nous en disent également long sur le monde du travail tel qu'il est massivement vécu depuis sa modernisation.

 

La pénibilité croissante du travail y transparaît, ainsi que le sentiment d'une dégradation inéluctable. Une bonne partie des salariés doutent d'avoir la force de supporter longtemps ses exigences. Ils ont peur de ne pas tenir sur la longeur. Les slogans qui se sont fait entendre dans les cortèges le disent à leur façon: "Mourir au travail? Plutôt crever!". Ils revèlent d'une façon inattendue ce qu'est devenu le labeur quotidien pour un nombre important de Français. Alors que les nouvelles technologies informatiques sont censées alléger les peines physiques, que plus des deux-tiers des salariés appartiennent au secteur tertiaire et que la durée du travail n'est que de trente-cinq heures, voilà qu'apparaît une image lugubre de l'activité professionnelle, associée à la mort ou à la privation de vie.

 

Ce ne sont pas seulement les deux années supplémentaires qui nourrissent des représentations aussi tragiques. les slogans actuels en rappellent d'autres, hurlés en d'autres temps: "Nous ne voulons pas perdre notre vie à la gagner!" C'était en mai 1968 et, au cours des trois semaines de grève générale, les ouvriers, majoritaires dans les cortèges, exprimaient leurs aspirations à une autre existence. Ils apparaissent aujourd'hui plus désespérés encore, comme le montre la reprise explicite et le détournement, en cet automne 2010, d'une autre fameuse formule de 1968: "Métro, boulot, dodo" et devenu "Métro, boulot, tombeau". Comment expliquer une telle dégradation?

 

Les Français ont peur de ne pas tenir à cause des horaires exigents qui perturbent le sommeil, des tâches répétitives qui déclenchent des troubles musculo-suquelettiques, de l'exposition aux intempéries, de la pression des clients, de l'intensification de travail et de tout ce que l'on peu qualifier de pénibilité.

Ils craignent de ne pas tenir pour d'autres raisons encore, qui, elles, ne sont guère entendues: peur de ne pas être armé pour un travail qui impose une pression constante et s'inscrit dans la logique du "toujours plus" ; peur de ne plus pouvoir atteindre des objectifs imposés de façon irréaliste par des encadrants si mobiles qu'ils ignorent souvent l'acitivité concrète de leurs subordonnées ; peur de l'évaluation, qui, pour les mêmes raisons, ne tient compte ni des obstacles rencontrés, ni des efforts fournis. Ils redoutent d'être contraints de mal faire leur travail; d'être acculés à commettre une faute professionnelle; d'atteindre un niveau d'incompétence qui les rendrait vulnérables, les exposerait à la perte d'emploi et leur renverrait une image dévalorisée d'eux-même.

 

En effet, pour asseoir son autorité et tenter de placer les salariés en situation d'auto-exploitation, le management moderne pratique la déstabilisation systématique. Il s'emploie pour cela à créer un climat hostile: les travailleurs ne doivent pas se sentir chez eux dans l'entreprise; ils ne doivent pas se trouver en situation de maîtriser leur travail ni de développer, avec leurs collègues, leur hiérarchie ou même leurs clients, des relatoins de complicité qui leur permettraient de s'économiser. Des réorganisations permanentes, une mobilité imposée, des déménagements renouvelés aboutissent à une perte des repères professionnels, à des désapprentissages successifs. France Télécom en est l'exemple le plus médiatisé.

 

Alors que le travail est devenu plus compliqué et l'environnement plus incertain, l'expérience accumulée n'est plus d'aucun secours. Il ne suffit plus de remplir les objecifs, il faut les dépasser pour bénéficier de la confiance du supérieur hiérarchique. De là découle le caractère arbitraire des évaluations. Au cours des enquêtes, nombre de salariés confient leur sentiment de se trouver en permanence sur la corde raide, de ne résister que par une mobilisation sans répit de toute leur énergie et, surtout, de le faire dans une extrême solitude, sans pouvoir compter sur personne d'autre qu'eux-mêmes. La hiérarchie n'aide guère: son rôle consiste plutôt à accroître la contrainte. Les collègues, selon la logique élémentaire de l'individualisatoin qui domine, sont devenus des concurents. Ainsi les salariés se sentent-ils sans recours face à leurs difficultés.

 

Dans le secteur public, l'entrée en force des critères de gestion venus du privé déstabilise tout autant, sinon plus, les métiers, les identités professionnelles, les manières de faire. Pour les personnels concernés, les changements ne s'appuient pas sur les exigences professionnelles de chacun, mais s'imposent avec brutalité, déroutant les unes et les autres dans leurs recherches d'adaptation aux évolutions de l'environnement et des publics destinatiaires des services. Au moment où le monde change autour d'eux (hélas!), les agents du service public d'Etat, des collectivités territoriales et de la fonction hospitalière ont le sentiment d'être contraints, bridés, empêchés d'accomplir correctement leur mission.

 

Il faut avoir les nerfs solides pour garder sa place dans cet univers. Pour ne pas vivre dans l'angoisse permanente d'évolutions susceptibles d'exiger des concessions contraires au sens du travail bien fait ou à l'éthique. En ce sens, le management moderne a quelque chose de prédateur. Réclamant l'excellence, l'engagement total et surtout l'inconditionnalité, il s'adresse aux plus forts, aux plus résistants. Il exige flexibilité et disponibilité, au détriment de la vie personnelle et familiale. On comprend mieux pourquoi les grandes entreprises ont une pyramide des âges où la base et le sommet sont étroits: le management moderne use et rejette vite. Difficile de résister, passé un certain âge -celui qualifié de "senior", qui arrive avant 50 ans-; difficile de s'insérer quand on a pas encore ses galons.

 

La présence des jeunes dans les cortèges, aux côtés de leurs aînés, nous renseigne sur leur lucidité: leur chômage est l'un des plus forts d'Europe. Ils savent que la difficulté à entrer dans l'entreprise moderne a quelque chose à voir avec celle des "anciens" à garder leur place. Les uns et les autres paient les mêmes exigences démesurées du management. Et la situation est plus grave encore, on s'en doute, pour ceux qui ont un emploi précaire.

La démesure des exigences fabrique des citoyens inquiets, en proie à un sentiment d'impuissance, murés dans leur méfiance à l'égard des autres et de règles du jeu qu'ils estiment ne pas comprendre. La question de leurs moyens de survie les hante: plus de la moitié des Français interrogés répondent aux sondeurs qu'ils redoutent de se retrouver, un jour, sans domicile fixe.

 

 

 

 

"Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner!!!"
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