Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!
Chronique de Dominique Lecourt (philosophe, enseignant à l'université Paris-Diderot)
En ces temps de crise et de remise en cause des idéaux du progrès, on oppose volontiers le pessimiste à l'optimiste. La comparaison se fait au bénéfice du premier dont la pensée, à force d'être sombre, paraît plus profonde que celle de l'optimiste toujours réputé "béat", naïf et superficiel. L'écrivain et journaliste G.K. Chesterton dénonçait déjà la profonde erreur qui affecte cete alternative entre l'optimiste et le pessimiste, si l'optimiste est celui qui trouve le monde aussi bon qu'il peut être, tandis que le pessimiste le trouve aussi mauvais qu'il peut être. Deux points de vue très courants et cependant à l'évidence prodigieusement absurdes.
En réalité, jamais l'homme ne "trouve le monde" pour le soumettre à son évaluation critique. Le monde ne se visite pas comme un appartement à louer: "Un homme appartient à ce monde avant de se demander s'il est agréable d'y appartenir." L'optimiste ne peut être l'homme qui pense que tout est bien et que rien n'est mal. Le véritable optimisme consiste plutôt à reconnaître cette appartenance première; c'est une sorte de "patriotisme unviversel et cosmique".
Un amour et une allégance, un principe de solidarité et de mouvement.
Le pessimiste apparaît alors comme un traître, un penseur lugubre qui dissimule le sombre plaisir qu'il prend à dire des choses désagréables...
Mais, demandera-t-on, l'optimiste ne va-t-il pas, lui, tout justifier, défendre l'indéfendable en voulant défendre l'honneur de ce monde dont il se veut un patriote convaincu? Ce ne serait vrai que d'un optimiste raisonnable, à l'antique, qui se contenterait de s'accorder avec le monde par une sorte de consentement maussade.
Le véritable optimisme demande assez de force pour faire progresser le monde, le haïr donc assez pour le changer et cependant l'aimer assez pour juger qu'il vaille la peine d'être changé. L'optimiste juste intègre à sa conception le pessimisme le plus radical. Il peut être en paix avec l'univers tout en étant en guerre avec le monde. Son triomphe, sa valeur, n'est pas de s'adapter au monde, mais au contraire de prendre acte de ce que nous ne sommes pas adaptés au monde. Et nous y répondons par ce "don", le plus précieux, notre faculté d'imagination. C'est elle qui nous garde de la désespérance et nous ouvre les voies de la création.
(...)
Aux annonces répétées d'une apocalypse imminente (et sans rédemption), les optimistes véritables sauront opposer la force sans pareille de la faculté d'espoir, au fond plus humaine que son déprimant contraire.