Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!
Les nombres écrits entre parenthèses correspondent à la pagination de l'édition Denoël (2007).
Puisque "la fin du monde" est désormais fort proche (le 21 décembre 2012 ? ou est-ce le 12 que toute cette histoire est censée se terminer ?), il me paraît approprié de rendre compte d'une lecture faite il y a déjà quelques mois par mon humble personne.
Il s'agit d'un roman, plutôt épais (514 pages), plutôt (très) bien écrit dans une langue française riche, dense, sachant à la fois s'élancer dans de grandes phrases complexes et retomber dans des sentences abruptes et tranchantes.
Le Dernier Monde a fait parler de lui dans les cercles de lettrés et autres bibliophiles.
Sa lecture n'est pas aisée -j'avoue tout franchement ne pas en être arrivé au bout...mais cela ne m'empêchera d'en parler, dîtes donc!
Le sujet traité est "apocalyptique", ou plus exactement "catastrophique": les années 2000 peuvent vraiment être retenues pour leur représentation artitique prolifique de la FIN DU MONDE.
Dans les pays dits "occidentaux", en tout cas, les films, les romans, les dossiers de presse et essais philosophiques sont inombrables, qui traitent de la fin des temps, du catastrophisme, des mayas et de Nosphératu.
Mais il me semble qu'aucune oeuvre n'a poussé aussi loin, et avec autant d'ambition, la thématique de la fin du monde, c'est à dire de la dispartion plus ou moins soudaine de l'espèce humaine (dans sa majorité) de la surface de la Terre.
Minard couche sur le papier, donne chair (fictive) à ce possible impossible: son héros, appelé Jaume Roiq Stevens (oui, ce n'est guère français; et alors ?) est un cosmonaute en mission lorsque s'ouvre le roman (au milieu d'une phrase, tronquée, mangée, on apprendra, devinera plus tard pourquoi, comment, par qui...): une brève panique à bord, des altercations, des incompréhensions, et voilà Stevens, dès la page 34, SEUL dans le vaisseau spatial.
Puis, quelques semaines plus tard, d'étranges phénomènes se déroulent sous ses yeux, sur Terre.
"C'est affreux. Un énorme nuage s'est formé au sud de New York" (39) "Tchernobyl américain" (39)
"Les choses s'aggravent" (42)
Et puis, le silence.
Et puis, déjà le coeur idéologique du récit: "La Terre est de plus en plus belle" (45).
Stevens feint de s'étonner d'un éclaircissement, du retrait de la pollution: "ils ont fait de nets progrès en bas; un accord révolutionnaire a dû être passé" (45)
Ce qu'il s'est passé, en réalité, le lecteur le comprend un peu plus vite que son héros, qui veut jusqu'au bout continuer à croire qu'il n'est pas seul, et qui, même résigné, ne perd pas de temps à se morfondre, n'énonce pas des lamentations, ne chante pas de requiem.
Non. L'humanité est décimé. BON DEBARRAS.
Céline Minard émaille son texte, dès les premières pages, de critique intense à l'encontre du monde des humains (contemporains); son héros frise la misanthropie.
C'est la terre, la nature qu'il aime, profondément; ce sont les hommes qu'il déteste, honnit, profondément:
"Les gens sur Terre me répugnent" (40) "Les guerres se voient, les conflits de territoire, l'exploitation des ressources naturelles . . . tout ça se voit comme le nez au-dessus de la figure" (58) "Nous sommes ridicules. Le déodorant Machi, les Fritos, les Pontiac, les jurements, les discours, les peuples sont ridicules" (64)
On comprend bientôt que ce roman ne sera pas une élégie; que nous ne verrons pas de héros en larmes se désespérer dans sa solitude, être nostalgique des temps humains, se souvenir d'une telle ou d'un tel et pleurer sa maman; nous ne verrons pas non plus de zombies débarquer, nous ne trouverons pas de tribu rescapée miraculeusement, et il n'y aura pas de happy ending. Jaume Roiq Stevens est bel est bien, ici, le Dernier Homme vivant dans le Dernier Monde.
Le titre est d'ailleurs significatif: c'est du dernier être humain qu'on lit, apparemment, les péripéties; mais l'auteure tient à nous faire comprendre que non, plus que cela, c'est de la Terre, de la planète qu'il s'agit; c'est d'elle qu'elle s'efforce de faire un personnage -et y réussit avec brio, au point de perdre la quasi-totalité de ses lecteurs, trop peu habitués à fréquenter une production artistique qui ne mette pas "son" espèce adorée, la sienne, en hyper-valeur.
Il faudra attendre la page 91 pour obtenir, bon gré mal gré, des détails sur "la disparition".
Des hommes et des femmes, il ne reste que les vêtements: "Ils se sont tous déshabillés avant de partir" (66)
La mort semble avoir été fulgurante. Ne reste qu'une vague odeur. De prune.
C'est ainsi ("la prune") que Stevens évoquera désormais, dans son carnet dont nous lisons des extraits depuis le début, à la troisième (ou à la deuxième, ou en faisant internvenir d'autres) personne, la "catastrophe", qui est plutôt une aubaine pour la planète enfin libérée de sa race dominante.
Une aubaine, vraiment ?
Malgré l'écologisme radical du personnage (et de l'auteur, certainement), les pages du Dernier Monde laissent transparaître un désodre évident: celui, mental, d'un personnage qui laisser peu à peu s'installer dans sa tête, un , puis, deux, puis trois personnes qui prennent rapidement leurs aises, parlent, agissent, réagissent: Lincoln Lawson ("C'EST MA PEUR!" 107), Waterfull ("C'EST MA TRITESSE, MA MEMOIRE" 136), puis "le major Echampson" (rencontrée, puisque c'est une femme, page 143).
Celui, écologique, des espèces animales laissées sans contrôle humain aucun; proliférantes, dangeureuses pour Stevens lorsqu'il se déplace, en hélicoptère, en voiture, en Boeing, en train.
Il n'est pas anodin de voir Stevens entreprendre de grand massacres à intervalles réguliers, comme s'il fallait satisfaire une vaste, irrépressible pulsion meurtrière: l'occasion pour Minard de déployer tout son génie, montrant des scènes spectaculaires, saisissantes, uniques: le massacre des chameaux dans la mer d'Aral, sur des champs de mines (141), les troupeaux de chèvres précipités du haut d'un immeuble d'Oulan Bator pour servir de pâture à d'autres bêtes (172), une rencontre malencontreuse avec un large vol de mouettes en furie, en hélicoptère (106). Ou encore, en guise d'escarmouche, de baptême de dernier Homme, la confrontation, nue, en plein coeur d'une métropole nord-américaine, en bas d'un hôtel de luxe, avec les rats, puis une meute de chiens errants, affamés (81-84).
Porté par un encyclopédisme incoyable, aux limites de la crédibilité ("le MP/5 de Heckler & Koch à crosse téléscopique, chambrée pour la cartouche de 10 mm Auto" p.88; les cosmonautes, tout comme les agents secrets, ne sont pas les êtres les plus cultivés, loin devant les professeurs et autres charlatans pseudo-intellectuels?), non sans humour (plutôt noir: "Vous auriez été une femme, Stevens, vous auriez pu vous enfiler des éprouvettes de sperme dégelé dans l'utérus" p. 147: et une critique acerbe de la société post-moderne nord-américaine donc/et/ou mondiale, une!), la narration minardienne entraîne son personnage (et ses "mois" p.159) dans une ambitieuse, déterminée entreprise de purification planétaire; pas un instant il semble douter de lui; sa survie ne pose jamais problème, il s'agit d'aller de l'avant, ou plutôt de faire oublier la présence outrageuse de l'homme sur Terre.
Tandis que Jaume assume de plus en plus sa solitude (et sa très nécessaire schizophrénie, ainsi que son évident besoin d'écrire ses pensées, de narrer ses périples autour de monde), passant du "Que faire ?" (62) au "Faudrait que je parle à quelqu'un" (80), du "Il s'agit de m'organiser sérieusement" (87), du "Il doit bien en rester" (129) au "Je suis celui que seul parle" (154) puis à cette affirmation définitive: "tant qu'il me reste un mot en tête, tant qu'il me reste un mot dans mo cerveau d'homme, c'est toute la communauté qui persiste" (159), il s'érige en gardien de porcs, qu'il guide d'un bout à l'autre du continent asiatique, pour aller nettoyer les écuries d'Augias que sont les mégalopoles chinoises (splendide passage dans les plaines mongoliennes et à bord du Transmongolien, merveilleuse rencontre avec le mythique Rotko, le suidé-empereur si sûr de sa supériorité, de la nullité de l'homme: "Je suis libre, Beau-Singe, je ne t'ai pas attendu pour le savoir", assène-t-il à Stevens à la page 240), puis il s'agira de voler de barrage en barrage afin de décimer, un par un, patiemment, ces stigmates causées par l'espèce cruelle sur cet environnement qu'il osait prétendre protéger (273-310). Avant que ne s'insinuent les doutes, les peurs, la fatigue, et enfin l'agonie...
Pour finir cette déjà bien longue critique (si quelqu'un lit jusqu'ici, bravo!), trois citations, l'essence de ce si beau, si fort, si exigeant roman qui mérite de survivre au passage de temps:
"Les animaux avaient oublié le bruit des moteurs, le bruit de la présence humaine. Les chats, les chiens, les poissons rouges, les commensaux et même les autres avaient vécu plus de deux cent ans dans le bruit et l'odeur de l'homme qui sent le gaz du moteur à explosion et parfois l'uranium et ils avaient oublié. Quelle ingratitude" (170)
"La Terre était assez grande et vous l'avez bouffée" (297)
"Vous en tomberez d'accord avec moi: le monde a besoin d'un mouvement de grande envergure, le monde a besoin de nous. La station Terre réclame d''être rangée. Unissons-nous!" (195)
GA