Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!
"J'ai souvent écrit à des journalistes. Hélas, dans le vide. [...]
Hier, grande cérémonie à Drancy . . . Discours du président de la République . . .
Nous étions là une poignée de survivants, peut-être vingt. Les ministres présents ont eu droit à quelques mots. Des adolescents aussi, puisque cette présidence est sous le signe de la jeunesse; mais nous, les vieux enfants rescapés, rien!
Pas un regard, pas un sourire, pas une poignée de main! [...] Ce n'est pas grave, n'est-ce pas, puisque très bientôt nous aurons disparu, comme on dit gentiment...
Autre sujet qui me met en colère: les écoles, pour lesquelles on demande des moyens, encore des moyens. Mais personne n'ose prononcer le mot discipline. Pourquoi sommes-nous revenus, quelques enfants survivants (j'avais presque 12 ans), ceux qui n'ont pas été assassinés tout de suite ? Parce que nous avions été élevés avec rigueur et discipline. Cela nous avait rendus forts. Notre survie a été une forme de résistance.
Je témoigne depuis 1995. Je vois entre trente et cinquante écoles par an. Avec une moyenne de deux cents enfants par témoignage. Je vois donc plus d'enfants, de professeurs, de proviseurs, que n'importe quel inspecteur.
Trop de professeurs font ce métier sans vocation: ils me le disent.
Trop de garçons issus de l'immigration n'acceptent pas d'être notés par des femmes.
Trop d'enfants français "de souche" ont des parents qui ont peur d'eux et laissent tout passer et ne respectent pas le professeur...devant les enfants parfois.
Trop de parents de l'immigration sont indifférents quand ils ne sont pas simplement opposés (et ne se déplacent pas si les professeurs le demandent).
Trop de principaux et de proviseurs sont des "Messieurs Pas de Vague".
Nous, les rescapés, élevés dans une violence inqualifiable, retrouvant après-guerre un pays qui ne nous attendait plus et n'avait rien prévu pour nous, nous, les rescapés n'avons pas mal tourné. Lorsque je regarde mes camarades, je suis fière de nous. Cela, je le dis dans les écoles et ça passe bien.
Pardonnez-moi de vous ennuyer."
Mme Francine Christophe
(Lettre à M. Bruno Frappat, 22 septembre 2012)