Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!
On a pu avoir l'impression, au cours des derniers mois, que certains cinéastes français s'étaient donné pour mission de montrer aux jeunes filles des classes moyennes et populaires comment conjurer le sort qu'elles redoutent; des études inutiles, ou pas d'études du tout, suivies d'une longue vie de travail ingrat pour un salaire dérisoire. Il ne s'agissait pas de les encourager à faire une lecture critique de leur situation, évidemment: il y a des riches et des pauvres, il y en a toujours eu, il y en aura toujours; c'est une donnée stable de l'histoire de l'humanité. Ou à peu près stable, du moins, puisqu'il n'aura échappé à personne récemment que les pauvres devenaient plus pauvres et les riches plus riches. Cela pourrait laisser soupçonner que certains mécanismes politiques sont à l'oeuvre dans cet état de fait. Mais y trouver à redire relèverait d'un populisme de mauvais goût, surtout pour une charmante demoiselle, quelle horreur! Et puis, pourquoi s'encombrer de ces réflexions exténuantes quand la nature vous a dotée de tout le nécessaire pour tirer votre épingle du jeu: un coprs jeune, séduisant et en bonne santé ?
En décembre 2011 sortait le film 17 Filles des soeurs Coulin, où la grossesse adolescente était présentée comme un rébellion romantique contre l'univers étriqué des parents et des professeurs, et où étaient mises en scène des actrices minces et belles, filmées avec fascination.
Affirmer le caractère subversif de la maternité précoce impliquait d'occulter la promotion i en est faite depuis des années dans la culture populaire, aux Etats-Unis et, dans une moindre mesure, en Europe (de Juno au clip de la chanson de Colonel Reyel Aurélie). [...]
Même si ce climat culturel inquiète, pour l'heure, les chiffres restent stables: on dénombre quelques milliers de maternités adolescentes par an en France -dix fois moins qu'aux Etats-Unis. Mais, pour des femmes de tous âges, le foyer semble paré de tous les attraits, d'autant qu'elles sont en première ligne sur le marché du travail, pour les bas salaires et les emplois partiels: un emploi ne représente même plus pour elles, comme pour les féministes des années 1970, une garantie d'indépendance financière.
Après la maman, la putain. En février 2012 sortait Elles de Malgoska Szumowska, film de fiction sur la prostitution étudiante -un phénomène en expansion, au point que certaines universités lancent des campagnes de prévention. Les deux héroïnes (l'une venant d'un HLM, l'autre de Pologne) vont s'apercevoir que des hommes plus ou moins riches ne demandent pas mieux que de partager leurs revenus avec elles en échange de quelques agréables moments de complicité charnelle. Comme quoi le monde n'est pas si mal fait, en définitive.
Elles seront contactées pour une enquête par une journaliste de Elle (Juliette Binoche), une rombière coincée, bardée de préjugés compassionnelles, qui n'a pas vu la lumière de l'épanouissement érotique puisqu'elle n'a jamais fait le commerce de ses charmes. Le film perpétue les représentations misogynes inhérentes à la prostitution: le bourgeois frustré -le client- est un être sensible, malheureux, avec une âme d'enfant; la bourgeoise frustrée, en revanche, est une sombre abrutie, une créature grotesque. Le film montre surtout la prostitution comme la vérité de la sexualité: les scènes avec les clients ne sont que touchante humanité, charmantes espiègleries, transgressions sulfureuses et chansons d'amour à la guitare.
Un tableau proche de celui brossé par le dossier "Call Girls" de l'Express du 8 février.
Au même moment, à l'occasion de sa reconversion dans la lingerie haut de gamme, l'ex-prostituée de luxe Zahia Dehar, qui fut, en 2009, alors qu'elle était mineure, le "cadeau d'anniversaire" du footballeur Franck Ribéry, faisait la couverture de Next, le supplément mode de Libération (4 février 2012).
Si toutes les femmes ne se laissent pas séduire par ce "conte moderne" (titre du portrait de l'ex-call girl), toutes sont invitées avec insistance à soigner leurs dimensions d'objet plus que de sujet. Les critères esthétiques et vestimentaires définissant l'allure sexy très codifiée que l'on attend d'elles s'impsent parfois dès leur plus jeune âge, et souvent avec leur pleine adhésion: la mode et la beauté représentent, en même temps q'un ticket supposé pour l'ascension sociale, une échappée vers un univers de rêve.
Ainsi, la crise, l'absence de perspectives individuelles et collectives semblent réactiver la féminité la plus archaïque, perçue comme un atout dans une société dure, compétitive, impitoyable -soit pour s'en retrancher (le foyer), soit pour s'y faire une place (la panoplie de la femme fatale). Côté maman ou côté putain, cette féminité ne se définit jamais qu'en fontion des besions et des attentes d'autrui, en mettant sous le boisseau ses propres désirs, opinions et ambitions.
'Les hommes et les enfants d'abord' ?
Exercer un métier qui vous plaît, exister socialement par des compétences autres que maternelles ou de séduction, et en retirer l'indépendance financière qui permet de coucher avec qui on désire: quand on est une femme, surtout si on n'est pas née avec une cuillère en argent dans la bouche, ça n'a jamais été vraiment gagné.
Désormais, il semblerait que ce ne soit même plus un objectif.
Pour approfondir ces réflexions:
Mona Chollet, Beauté Fatale. Les nouveaux visages d'une aliénation féminine. La Découverte. 2012.
Maryse Vaillant, Sexy soit-elle. Propos sur la féminité. Les liens qui libèrent. 2012.