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Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!

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Copiste: "La vie de l'immigré débute au guichet", par Alexis Spire (sociologue; in Manière de Voir n°122)

Le guichet n'est pas un lieu de pouvoir comme les autres. Appartenant au paysage quotidien des administrations contemporaines, il est l'incarnation du rapport de domination qui se noue entre un usager et une institution. A la caisse d'allocation familiales, à Pôle Emploi ou encore à la Sécurité sociale, il est cette arène dans laquelle les plus démunis se débattent avec le Droit pour faire valoir leurs droits. Mais dans le cas des adminsitrations chargées de l'immigration, cette relation de domination bureaucratique se redouble de plusieurs circonstances aggravantes: le demandeur étranger se trouve aux prises avec des procédures et des règles dont il ne maîtrise ni la logique, ni même parfois la langue qui les énonce; lorsqu'il en conteste l'application, il est le plus souvent renvoyé à son statut de non-citoyen. Face à lui, le fonctionnaire détient un pouvoir lié à sa connaissance de la réglementation et à l'interprétation qu'il est en mesure d'en faire.

 

Qu'ils travaillent au guichet, à l'instruction des dossiers ou à la direction d'un bureau, les fonctionnaires chargés du contrôle de l'immigration ont le sentiment d'être invesits d'un certain pouvoir, renforcé par le fait qu'ils l'exercent sur des individus connaissant rarement leurs droits. le flou des règles censées s'appliquer peut même accroître leur marge d'appréciation. La première manifestation de ce phénomène apparaît à travers les interminables files d'attente qui se forment aux portes des préfectures et des consulats. (...) Tout se passe comme si l'insuffisance de moyens matériels et humains incitait les agents à faire supporter aux étrangers le poids des dysfonctionnements de l'administration. (...) 

 

Les considérations liées à l'organisation du travail jouent également un rôle déterminant. Chaque agent étant soumis à l'obligation de traiter un nombre fixe de dossiers par jour, certains choisissent de privilégier des dossiers "faciles", afin de terminer plus tôt leur journée de travail. Les dossiers de renouvellement sont donc systématiquement préférés à ceux des premières demandes. Ces savoirs-faire pratiques peuvent s'articuler aux stéréotypes relatifs aux tempéraments et qualités des catégories d'étrangers. Les demandeurs d'asile chinois plaisent car ils sont réputés présenter des notices impeccablement remplies, par opposition aux ressortissants d'Afrique noire, connus pour leurs dossiers plus longs à vérifier. Dans une configuration où le travail bureaucratique est évalué à l'aune eclusive du nmbre de dossiers instruits, les agents adoptent des préférences qui répondent en grande partie -mais pas seulement- aux stéréotypes qu'ils ont incorporés et aux contraintes professionnelles qui leur sont imposées.

 

La seconde forme de pouvoir qui se jouer au guichet réside dans la capacité à faire revenir plusieurs fois l'étranger et à reporter ainsi dans le temps la décision finalement prise. Un tel usage bureaucratique du temps présente en outre l'avantage de ne faire l'objet d'aucune contestation. (...)

 

Le pouvoir des agents de guichet ne se limte pas à leur façon de gérer les flux. Ils ont aussi la capacité d'adapter les textes. (...) Loin de concevoir la règle juridique comme un impératif, les agents la perçoivent plutôt comme une contrainte susceptible de nuire à l'efficacité bureaucratique. Dans la relation de guichet, le droit occupe ainsi une place secondaire voire subsidiaire.

 

La valeur d'un guichet étant proportionnée au prestiage des personnes qu'il acceuille, les fonctionnaires de l'immigration sont relégués tout en bas de la hiérarchie administrative. Cette forme de relégation n'est pas seulement symbolique. (...) La vétusté des bâtiments et du matériel mis à leur disposition ne peut que conforter les agents dans leur sentiment d'être délaissés, voire sacrifiés par la hiérarchie. Les locaux sont trop exigus pour le nombre de personnes qui s'y présentent, les outils de travail sont déféctueux...

Le statut de relégation des services chargés de l'immigration implique également un recours constant et massif à des vacataires pour pallier la manque d'effectifs et répondre aux besoins les plus urgents. (...)

 

Au-delà de la diversité des institutions et des administrations concernées, la spécificité des guichets de l'immigration tient donc dans une tension entre la position de relégation qu'ils occupent dans la hiérarchie administrative et le pouvoir que cette même position leur offre en comparaison à d'autres services. Cette tension fait d'eux des dominants dominés. Ils ont le pouvoir de bouleverser de fond en comble la vie des étrangers qu'ils reçoivent; ils décident ou refusent de les autoriser à accéder au territoire, de leur permettre d'exercer tel emploi ou encore d'être rejoints par un conjoint ou des enfants. Pourtant, ils sont soumis à des conditions de travail difficiles et sont confrontés en permanence aux pénuries de moyens matériels et humains.

En position de relégation, les guichets de l'immigration constituent donc des lieux singuliers de pouvoir. Les étrangers qui s'y rendent pour demander un tittre ou un statut sont plongés dans un climat d'insécurité juridique qui constitue la plus sûre garantie de leur docilité. Ceux qui franchissent le pas n'ont le plus souvent auun moyen de savoir s'ils vont en ressortir avenc un titre de séjour, une convocation ou une invitation à quitter le territoire. 

 

 

 

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