Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!
Après un premier film unanimement décrié par la critique, et difficilement admiré même par les plus grands fans de Nolan (Batman Begins, 2005, où Wayne affrontait l'Epouvantail), après un deuxième film unanimement acclamé par la critique (The Dark Knight, 2008, où Batman se confrontait aux personnages du Joker et de Double-Face), C. Nolan livre ici à un public mondial mis en état de grande impatience le troisième volet de son étude sérieuse, poussée, fidèle au comics d'origine et fortement ancrée dans l'actualité des années 2000 , grandiloquente et fondamentalement simple à la fois dans son traitement cinématographique respectant les codes classiques hollywoodiens, du personnage héroïque nommé Batman.
Quels sont les traits saillants qui me sont apparus au cours du visionnage de cette histoire d'"élévation" ?
Des figures géométriques, principalement: tout au long de la confrontation plutôt titanesque entre Batman et Bane, deux vengeurs, deux hommes blancs masqués de noir, deux hommes submergés par la pulsion de mort, par des abîmes de désespérance que rien ni, personne ne semble pouvoir remplir heureusement, se dessinent des lignes...horizontales, verticales et circulaires.
Horizontalité
Les lignes horizontales sont d'abord celles du scénario: linéaire, avec un début, une fin, des péripéties, des rebondissements, une crise puis une renaissance, une morale. Rien de bien audacieux pour une oeuvre d'art mainstream se conformant aux attentes générales du public occidental, nord-américain avant tout, mondialisé et formaté de plus en plus unilatéralement et universellement à ces "recettes hollywoodiennes qui marchent à tous les coups". Causalité simple (peur de la mort donc survie, vengance donc désir d'action, violence donc sur-violence, etc.), duel simple (bien/mal), happy ending, séquences 'chocs' d'ouverture (l'enlèvement d'un phycisien caucasien en plein vol -d'avion -secret de la CIA-, avec massacre de sang-froid calculé, transfert sanguin, sacrifice inhumain), de mi-parcours (l'explosion gigantesque d'un terrain de stade de football) , de presque-fin (la bataille rangée à mains nues devant le QG de Bane et Talia entre les policiers et les mercenaires de La League of Shadows).
Horizontalité également des rues de Gotham parcourues de bout en bout par les héros, tantôt en ligne droite à très grande vitesse (la scène prenante de poursuite de Batman en Batpod par toute la police municipale après avoir fait sa réapparition), tantôt de façon labyrinthique (les policiers bénévoles menant la résistance secrète dans la ville aux mains de Bane et sa stratégie de terreur traquent les mouvements de la bombe atomique en perpétuelle circulation à l'intérieur de camions).
Horizontalité enfin de la morale dans son déroulement, même si ici on ne peut pas l'accuser de simplisme ou de manque d'ambiguité: le bien et le mal s'opposent certes, mais les cartes sont sans cesse brouillées, la violence peut parfois répondre utilement à la violence pour le bien commun (le Mal aboslu ne saurait guère,en l'occurrence, être pleinement vaincu sans employer une force brute, surhumaine, celle d'un canon de Batcycle carrément mortel), la peur fonctionne autant pour souder une société entière (une bombe atomique se cache dans la ville et peut exploser à tout moment si un unique citoyen le décide, annonce Bane aux habitants de Gotham qui obtempèrent) que pour se pousser individuellement à se hisser hors des trous où on s'est laissé tomber par défaitisme et envie de suicide paresseuse (Wayne ne peut réussir le saut impossible que s'il n'a aucune corde pour le retenir et le sauver en cas de chute: c'est donc confronté à ses plus noirs, plus élémentaires, plus purs démons, à son essence d'étre animal mû par l'angoisse existentielle seule, que Bruce Wayne se retrouve enfin, rendossant ensuite de façon enfin assumée, mesurée, contrôlée, le costume du Batman).
Verticalité
La verticalité, c'est d'abord celle du titre, bien sûr, qui correspond en réalité de façon évidente aux images les plus marquantes du film. Chez Nolan, il y a apparemment une fascination pour tout ce qui s'élève: les avions qui emmènent des personnages accorchés à des filins, la plate-forme automatique dans la cave secrète de Batman, et puis les gratte-ciel new-yorkais, auxquels répondent ici l'avion de la séquence initiale forcée de passer de la posiiton horzontal habituelle à...la verticale, avant d'aller se fracasser au sol (non sans que Bane, lui, ne s'élève dans les airs avec son précieux captif, ayant annoncé, confiant, à son accolyte que le pouvoir de la Ligue allait... se lever bientôt -"it will rise!"); mais aussi ce nouvel engin présenté comme une merveille de technologie, baptisé Bat par le fantastique Mister Fox (Morgan Freeman!) qui s'élance presque gracieusement, telle une coccinnelle ou une abeille (davantage qu'une chauve-souris...) dans les cieux métropolitains, à la stupéfaction bouche bée des spectateurs...
Dans ce The Dark Knight Rises, il faut toucher le fond pour repartir de plus belle; tomber au fond du puits, connaître la Peur de la Mort, pour trouver en soi, et en soi seulement, les ressources pour le salut (de soi, mais ensuite des autres, voire de tous les autres, tous les habitants de Gotham City en l'occurence -il s'agit tout de même d'un super-héros!). [cf. ci-dessus]
C'est en bas que se trouvent les peurs, les noirceurs, les horreurs; dans les bas-fonds urbaines, les égoûts, où se terre et se développe l'armée sous-terraine, invisible, silencieuse, pernicieuse, de Bane, qui place ses pions, patiemment, dans l'ombre... Une fois sortie, victorieux, en pleine lumière, Bane envoie les autres, ses ennemis, prendre sa place au fond des trous d'où il s'est tiré: les forces de l'ordre sont coincées sous terre pendant son évènement, et Batman/Wayne jetté au fonds d'un puits qui s'avère être une prison d'où nul ne peut s'évader -sauf...
Lui, Bane, n'aime pas la lumière, c'est en tout cas ce qu'il prétend; mais pourquoi donc vouloir en priver l'humanité entière si ce n'est par souffrance profonde d'en avoir été privé pendant si longtemps (son enfance entière), par amour véritable de cette lumière qui lui a manquée à tel point qu'il estime désormais que rien ne pourra lui permettre de compenser, de rattraper ce manque, de mettre fin à cette souffrance énorme, ce qui le conduit à vouloir en finir en entraînant dans la mort tous les autres ?
Il semble donc que pour Nolan les membres des sociétés humaines se répartissent davantage en strates verticales qu'en classes réparties horizontalement: les gagnants sont en haut, ils maîtrisent les airs, les perdants sont en bas, enfouis sous terre. Un système politique qui viendrait imposer aux individus une horizontalité, autrement dit un égalitarisme forcéné, contre nature au fond, ne peut être qun'e sorte de crypto-terroriste hypocrite, perfide, pervers, portant le masque d'un serviteur du peuple mais voulant en réalité le détruire. Les revendications anti-capitalistes récentes des hyper-démocrates d'Occupy et autres Indignados se trouvent donc assimilées chez ce Nolan-ci au Mal, à des vélleités destructrices même si salvatrices en apparence (un aspect du film qui a d'ailleurs beaucoup génê, bien entendu, les journalistes gauchistes de Télérama et Libération en France, pour ne citer qu'eux...).
Pour Nolan, le providentialisme ("regardez, c'est Batman qui vient nous sauver, je vous l'avais dit qu'il viendrait, youpi!", disent les enfants -et Robin- dans le film, et les enfants, c'est évident, parlent toujours d'or...) vaut mieux que le populisme.
Circularité
Quelques mots pour finir sur la forme circulaire. L'avion et le puits/prison où est jetté Wayne sont de forme conique; on ne peut guère s'en échapper à moins de sauter hors d'eux, ce qui ne peut être accompli que par des étres sur-humains (Bane, Batman, et la fille de Ras el Ghul, tous memebres de la Ligue, donc tous extraordinaires); sinon, on tourne en rond, on se morphond dans son manoir déserté, on ressasse les mêmes idées, les mêmes erreurs passées...n'est-ce pas Monsieur Bruce Wayne pendant presque tout le film ?
Le cercle, c'est enfin celui formé par le scénario général des trois films qui se trouvent à présent réunis: il y a bien trilogie malgré tout (cf. ci-dessous) au sens où la "malédiction" de Ras el Gul sembe être réduite à néant: l'ennemi du premier épisode, trop vite oublié (c'est qui ce type ? se demande-t-on lorsqu'il surgit vers la fin du film sous forme d'un fantôme), ressurgit ici, sous les traits de Bane puis de Tilia -Marion Cotillard, décevante, et à la mort odieuse, surprenante de ridicule -serait-ce encore une recette d'Hollywood, pour montrer que 'nul n'est parfait'?--: la League of Shadows, ces ombres qui hantent Batman depuis si longtemps, depuis sa petite enfance en fait, se liguent contre lui, manquent l'anéantir définitivement, puis semblent s'évanouir enfin pour de bon à la fin de toutes ces (trop) longues heures de cinéma.
Revivant ses pires traumatismes enfantins au fond de son puits (une brève séquence fait le lien entre la chute dans la prison de Bane et celle dans le puits du jardin familial où, au milieu des chauve-souris, son papa vient le sauver), Batman/Bruce Wayne s'en libère avec une force sublime, sans son papa cette fois: il a grandi.
Il est désormais le Batman, le vrai, l'unique.
Libre de cesser de l'être, donc, ce qu'il démontre immédiatement en quittant Gotham avec sa nouvelle amante dès ses dernières affaires promptement réglées.
Très attendue, cette suite se place en définitive sans grande surprise entre le premier et le deuxième volet en terme de qualité générale; il était en effet à la fois aisé de 'faire mieux' que Begins, et très ardu voire impossible d'égaler ou surpasser Le Chevalier Noir .
Contrairement à ce que prétendent tous les journalistes parlant du film, disons en ouverture que le film ne semble vraiment par être "la fin de la trilogie Batman de Nolan", puisque les dernières images intronisent Robin, officialisent le concubinage de Bruce Wayne/Batman et Catwoman, et laissent Gotham City/New York dans son état originel après l'ouragan Bane, autrement dit autant hantée par une criminalité rampante qu'au premier jour... On attend donc désormais que la machine à produire du blockbuster largement rentable se remette en marche, Nolan à son service, pour nous offrir un nouveau "gros film immanquable"...avec, cette fois, je l'espère, le personnage du... 'Parapluie' contre Batman, Robin et Catwoman (interprétée, notons-le pour finir cette longue critique, remarquablement par Miss Anne Hathaway, à qui je remets en toute franchise la palme de la meilleure actrice de cette oeuvre cinématographique: son rôle tout en ambiguité est servi magnifiquement par une prestation où la finesse rivalise avec la concentration, le sérieux avec un humour heureusement loin d'être aussi noir que celui des autres personnages, tel Bane et son What a beautiful voice! à l'écoute d'un enfant qu'il va assassiner, et avec sa voix horriblement déformée par son masque; tel l'Epouvantail devenu Juge qui condamne ses malheureuses victimes à une Death...by exile! Thank you very much, dear Anne...)