Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!
Ne voyez pas le premier film de M. Sattouf - lisez ses bandes dessinées.
Au collège Eric Tabarly, en Seine et Marne, l'ordinaire de la vie en banlieue française constitue la toile de fond des aventures presque sentimentales d'Hervé, 14 ans: une des images les plus éloquentes du film, située dans ses dernières minutes, montre les riches (ceux qui ont assez d'argent pour voyager en avion) déféquant littéralement sur les pauvres habitants de ce quartier bien terne (l'immeuble où vit Hervé et sa mère divorcée se situe sous une voie aérienne...).
Ce sera néanmoins l'une des seules brèves incursions du politique et de l'économique au cours de ce qui n'est rien d'autre qu'une histoire de moeurs enfantines; les préoccupations des jeunes personnages sont bien entendu principalement sociales, autrement dit humaines, avec tout ce que cet adjectif recèle de maladresses, de petites violences mesquines, la plupart du temps involontaires.
Il serait outrageux d'attendre complètement autre chose d'une oeuvre d'art, certes -mais celle-ci aurait tout de même été plus appréciable si les personnages avaient été incarnés par de meilleurs acteurs: il est gênant, pour une narration pouvant à juste titre se targuer d'un finalement plutôt rare "réalisme cru", de se trouver aussi mal interprétée.
Si je tentais de défendre mon cher Riad, je dirais que la mauvaiseté du jeu des jeunes acteurs n'est en fait q'une maladresse de plus, si caractéristique de cet âge où les mots, les phrases prononcées, ne signifient rien, au fond, pour ceux qui les profèrent: ils ressentent de véritables sentiments, mais la façon qu'ils ont de les extérioriser, des les exprimer, que ce soit par les gestes ou la parole, ne peut être que gauche, ne peut que sonner faux -l'enfant n'étant encore à cet âge-là, qu'une pâle imitation de l'adulte dans ses comportements sociaux.
Mouais.
Elle ne manque pas de bonnes idées, ni de sympathique principes, cette histoire centrée, donc, autour d'Hervé, fils unique d'une mère auto-déclarée dépressive et légèrement trop passionnée par la vie privée de sa progéniture -après l'avoir assomé pendant la première moitié du film avec son obsession pour la "branlette", elle l'accompagne contre son gré à une soirée festive qui constitue d'ailleurs l'acmé du long-métrage (40èmes minutes). Sacrée maman, d'ailleurs meilleure actrice ici.
L'autre point culminant du premier (et dernier? j'ose le souhaiter) film de Riad Sattouf se situe dix minutes avant le générique final, et condense tout ce qui peut se trouver de meilleur le reste du temps: alors qu'Hervél feint de se vanter d'avoir réalisé ses fantasmes pornographiques avec sa petite amie du moment à son meilleur ami Camel, ce dernier aperçoit, par la fenêtre de la chambre d'Hervé où se déroule la scène, un autre fantasme en train d'être, lui, vraiment propulsé avec une onde excitante dans le réel - une voisine habituée à se promener quasi-nue dans son appartement sans tirer les rideaux, est en train d'entreprendre un coït avec un partenaire mâle directement sous les yeux éberlués des deux héros hétéros-; Camel braille "C'est pour nous, ça, c'est pour nous!!!" avant de se ruer sur une paire de chaussettes qu'il sépare afin de permettre à son ami de se masturber à ses côtés, pour une fois devant autre chose q'un écran d'ordinateur; soudain, la femme tourne la tête dans leur direction et s'arrête brusquement de prendre du plaisir pour se précipiter en hurlant vers la fenêtre; les deux garçons paniquent, se croient surpris "la main sur le membre", mais lorsque Hervé se relève courageusement et s'approche de la fenêtre pour s'excuser, c'est son professeur de SVT qui passe devant lui avant d'aller s'écraser en bas de l'immeuble; et Hervé et Camel ne trouvent rien de plus sensible à faire que de se féliciter de ce suicide providentiel -ouf! pas de problèmes!
Trop immatures pour élargir efficacement leurs horizons au-delà des formes féminines et des barres bétonnées, les personnages dépeints sans grand succès par Sattouf et compagnie (Marc Syrigas aide au scénario, Flairs à la musique, Virginie Bruant s'est chargée du montage, Dominique Colin de l'image, Jean-Jacques Albert de la direction de production, tandis que la coproduction réunit Pathé, Studio 37 et Les Films des Tournelles) restent englués aux pages "sous-vêtements pour femmes" de vieux magazines La Redoute...tout comme l'oeuvre dans son ensemble, qui ne parvient guère à se décoller d'une représentation peu enthousiasmante de la marginalité banlieusarde, désespérément masculino-centrée et sans possibilité apparente d'échappatoire.
Pour se résigner en compagnie de Riad Sattouf, ne voyez pas son premier film - lisez ses bandes dessinées.