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Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!

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J'ai regardé... Mulholland Drive (David Lynch, 2001)

Il y a un aspect assez incroyablement prétentieux dans les choix scénaristiques et filmographiques du cinéaste Lynch.

Admettons qu'il est de ceux qu'un génie artistique peut se permettre sans tomber dans le vulgaire, le ridicule ou une inacceptable vanité: David Lynch dirige tellement bien ses acteurs (actrices surtout ici), filme en produisant à coup sûr une esthétique si séduisante, qu'on est tenté de lui pardonner tout.

 

Mais tout de même.

 

Si l'on pouvait s'autoriser à être vraiment cruel, on écrirait que Mulholland Drive se divise en deux parties bien distinctes, et d'une inégale qualité: la première moitié du film (qui s'écoule sur plus de deux heures) serait de facture plutôt classique, avec quelques échappées étranges rapidement oubliées pour se concentrer sur une intrigue linéaire, rationnelle, compréhensible: une jeune femme brune échappe à deux assassins grâce à un accident de voiture (!) sur Mulholland Drive; le choc, terrible, lui fait perdre la mémoire; s'étant réfugiée à tout hasard dans une spacieuse maison de Los Angeles, elle tombe dans les bras d'une autre jeune femme, blonde, qui vient d'emmenager chez sa tante et compte profiter de son séjour pour passer des auditions aux studios de Hollywood, dans l'espoir de devenir une "star". Les deux femmes tombent très vite sous le charme l'une de l'autre, et la blonde, aventureuse, décide d'aider sa nouvelle amie à retrouver son identité. Parallèlement et sans lien apparent avec cette première intrigue, un cinéaste se retrouve brutalement et parfaitement contre son gré plongé dans une (très) mystérieuse machination dans les coulisses des studios hollywoodiens: suite à la disparition de l'actrice principale de son dernier film (il est possible d'en déduire que l'héroïne brune est cette actrice, et que sa mort a été commanditée par des hommes de l'ombre hauts placés), des hommes de pouvoir souhaitent le contraindre à choisir une femme bien précise pour la remplacer; il refuse de se laisser ainsi imposer ses choix artistiques, et voit sa vie tomber en morceaux du jour au lendemain: son compte en banque est vidé, ses moindres mouvements sont observésés et pour couronner le tout sa femme lui annonce effrontément qu'elle le trompe et le jette hors de chez lui; jusqu'à ce qu'un certain "Cowboy" ne lui donne une chance de se rattraper.

Tout ceci se passe en vingt-quatre heures.

Le lendemain, l'infortuné metteur en scène cède et choisit "the girl" parmi les candidates à la distribution du rôle clef.

Au même moment, il croise longuement le regard de l'héroïne blonde venu briévement visiter les studios après avoir conquis à l'unanimité les coeurs des membres du jury lors d'une audition exceptionnelle. Ils semblent se reconnaître (être séduits l'un par l'autre?), mais leur contact est abrégé lorsque l'actrice blonde se rend compte que sa chère amie brune l'attend chez elle afin qu'elle aillent enquêter ensemble sur le terrain, en l'occurence aller essayer de rencontrer une femme dont le nom est revenu à la mémoire de l'amnésique. Suivies de loin par des hommes aux allures mafieuses, elles suivent une piste quelque peu tortueuse et découvrent...un cadavre dans une chambre obscure. Abattues par ce nouveau chox morbide et par l'échec relatif de leur enquête, les deux jeunes femmes (devenues toutes les deux blondes car la brune veut devenir méconnaissable afin d'échapper aux tueurs qu'elle sait désormais être à sa poursuite) calment leur nerf de la façon la plus agréable qui soit: invitée à partager la couche de sa compagne, l'amnésique, qui vient de sortir de la douche, se met entièrement à nu, se glisse entre les draps douillets et ne tarde pas à embrasser langoureusement celle qui l'a si bien aidée à ne pas sombrer dans le folie...

 

C'est alors, il me semble, à ce moment précis, que Mulholland Drive basculerait dans une toute autre dimension; comme si, n'assumant pas d'avoir osé assouvir son fantasme de metteur en scène mâle hétérosexuel, décontenancé par sa propre audace (s'aventurer sur les chemins sulfureux du pornographisme lesbien!), Lynch n'arriverait plus à se contrôler, et laisserait libre cours à des élucubrations hallucinées qui pourraient fort bien être appelées des défauts... Leux deux intrigues décrites plus hauts explosent en effet en une demi-douzaine de fragments, routes imagées sinueuses dont la plupart se mettent à se croiser et à se recroiser jusqu'à donner le vertige, sans pour autant laisser qui que ce soit (ni les spectateurs, volontairement -sadiquement?- perdus, ni même peut-être le metteur en scène lui-même, qui aime proclamer la liberté interprétative de chacun et s'efforce de brouiller les pistes au maximum, afin d'interdire catégoriquement toute réponse simple aux énigmes proposées à l'écran) déméler ces noeuds gordiens: notre brune-blonde amnésique se met à parler espagnol en plein milieu de la nuit; elle emmène aussitôt son amie-amante assister à un spectacle d'illusioniste ayant lieu dans un club nommé "Silencio"; à la fin d'un numéro particulièrement émouvant (pour elles) les deux héroïnes découvrent un cube bleu dans l'un de leur sac à main, cube que l'on peut ouvrir avec une clé que la brune avait sur elle lors de l'accident initial; lorque, revenu chez elles, la boîte est ouverte, l'héroïne blonde se volatilise, la propriétaire revient et trouve son logement vide. Une réalité parallèle semble s'être soudain ouverte.

Dès lors le film file vers le générique final, qui semble pouvoir surgir à tout moment tellement les scènes se télescopent, se succèdent sans lien logique ni transition à un rythme plutôt soutenu. Le personnage interprété par Naomi Watts ("la blonde") prend dans cette deuxième partie une place prépondérante: de tous les plans, de tous les rôles, la pauvre fille se suicide, puis se masturbe, puis voit celle qu'elle aime (dans cette réalité là aussi, apparemment) embrasser un autre, puis une autre, et le "Cowboy" sort des toilettes du restaurant, et elle paye un tueur (aperçu dans la première partie du film lors d'une scène "d'anthologie" au cours de laquelle une suite de maladresses et de malchances transforment un meurtre propret en carnage carnavalesque...) pour éliminer son amante traîtresse, et un couple d'octogénaire hilare l'attaque, et la logeuse de la première partie devient la mère du metteur en scène qui s'apprête à épouser l'actrice bune qui n'est pas morte ni amnésique... Etc.

 

Dans une perspective moins cruelle, moins simpliste et plus juste, je dirais que Mulholland Drive est un vrai grand film qui mérite d'étre appelé un "chef-d'oeuvre". Plus intéressant que ce genre de phraséologie critique qui est tout le contraire de la critique puisqu'elle n'explicite, ne décortique, ne décrit, même, rien (et je sais que j'ai surtout "paraphrasé" le film dans les parapgraphes précédents, que je prends -trop- mon temps, que ceux qui n'ont pas vu ce film et ont tout de même voulu lire ce que j'avais à dire dessus par gentillesse/curiosité/je sais pas ont sûrement envie de m'étrangler en hurlant des imprécations aux échos sataniques...bref, c'est tout le désavantage d'un blog), je dirais: que la déconstruction des principes dits "classiques" (linéarité, rationalisme étriqué, clarté des enjeux, des thèmes abordés, des motivations et de la psychologie des personnages dont tous ont une importance dans l'avancée de l'histoire, et qui tous finissent par se rencontrer) constitue le principe même du film -et de l'oeuvre de Lynch en général?-; que ce que parvient à accomplir remarquablement Lynch, c'est une révision patiente et brillante des divers genres qu'affectione le cinéma -policier, sentimental, fantastique, horreur, érotique-, révision successive aboutissant à une vision (ho ho) de ce que doit être à ses yeux l'art du XXI ème siècle naissant. Et ce tout au long du film, dès sa première seconde, où l'on voit un couple de danseurs démultiplié (anticipation de la démultiplcation des rôles interprétés par les actrices principales, Watts en tête) s'agiter, alors que le reste du film a à voir avec tout...sauf avec la danse (ou alors faut m'expliquer). 

 

Autrement dit: Mulholland Drive, c'est la physique quantique mise en scène sur écran géant.

Ce qui est assez prétentieux en soi; Lynch mérite tout à fait sa place parmi les meilleurs des artistes contemporains (la seconde partie du film aurait tout à fait sa place au sein d'une exposition dans un musée d'art moderne genre La Sucrière de Lyon), mais ce n'est pas comme si, en 1993 déjà, Alain Resnais visitait les mondes alternatifs dans son Smoking/No Smoking, ni comme si William Shakespeare, dramaturge anglais du XVI ème siècle, n'avait pas profusément abordé les thème du double, de l'enchevêtrement volontairement complexe d'intrigues de genres divers, du travestissement ou du désir interdit...       

Ce cher William avait encore, de son temps, la décence de donner un mot de la fin clair et net à ses spectateurs (en même temps, s'il ne l'avait pas fait, ils auraient certainement mis le feu à son théâtre et égorgé ses acteurs).

Au XXI ème, une telle mièvrerie n'a plus lieu d'être. 

Bien sûr.

 

 

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