Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!
"C'est pas trop tôt", se diraient peut-être certains.
"Mieux vaux tard que jamais", répondraient d'autres, mais pas moi, puisque le très faible 'seuil critique' (pourquoi ne pas appeler ainsi la barre fixée par les critiques d'art pour juger du niveau habituel de la production d'un artiste? heu...parce qu'on dit pas comme ça?) n'encourage pas tellement à voir ce film en particulier.
Cependant, je ne vais pas jouer mon aigri par principe ou 'classisme' (oui, je partage avec les poètes la prétention d'aimer créer des mots par paresse de chercher ce que la norme -fuck the norm man! - a fixé comme expression canonique - c'est toi le boulet mec!- ; par 'classisme', j'entends l'habitude d'agir selon les règles établies et appliquées par un certain groupe auquel la personne concernée se sent appartenir) dénigrer une oeuvre cinématographique dans laquelle j'ai perçu beaucoup de qualités -selon ma catégorisation des qualités, s'entend, bien sûr.
Il s'agit probablement de l'un de ses meilleurs films (ceci dit, sa filmographie n'est pas énorme, ce qui ne l'empêche pas d'être profitable).
Le caractère le plus saillant à mes yeux est l'élitisme de l'intrigue, couplé à son américano-centrisme: ce que Emmerich nous montre, nous signifie (et ce n'est pas absurde), c'est qu'en situation de crise extrêmement grave, l'armée seule intervient, guidée par ses généraux et également, aux Etats-Unis, son commandant suprême, le Président, à qui il revient de prendre les décisions majeures, telles que lancer ou non une bombe atomique contre l'ennemi.
D'un point de vue de bourgeois français, autrement dit, dans ce contexte, anti-américain, centrer le déroulement de l'intrigue uniquement sur la Maison-Blanche, New York City, et une base secrète de l'armée située au Nevada, semble trop limité, surtout lorsque l'histoire est celle d'une invasion extra-terrestre de la planète entière.
Mais il est vrai que les Etats-Unis, en 1996, dominent le monde d'une façon plutôt écrasante. Le contexte historique importe beaucoup, me semble-t-il, et c'est en tout cas sous cet angle qu'il me parâit le plus intéressant de problématiser cette oeuvre.
Emmerich voit juste dans son cinéma, et ses visions ne sont pas tant consensuelles que provocatrices -n'est-ce pas lui qui a symbolisé les obsessions apocalyptiques du monde occidental dans 2012 ? lui qui a poussé à bout la thèse sur l'inexistence de Shakespeare dans un audacieux (et très bien dirigé, si si je le pense) pied-de-nez aux lettrés du Vieux Continent, Anonymous ?
A chaque fois, Roland Emmerich cherche à puiser dans les peurs et les doutes les plus populaires du moment, et les met à l'écran avec conviction, sans lésiner sur les moyens -ni s'arrêter à des détails de scientificité ou de perfectionisme esthétique.
Où va-t-il donc puiser dans la consience humaine (donc américaine ?!) du milieu des années 1990 ?
Dans la crainte face aux limites de l'indolence palpable au quotidien au sein des grandes villes, têtes de proue d'une situation économique triomphaliste: attention Nord-Américains, nager dans le bien-être ne met jamais à l'abri du chaos, et si ce dernier ne semble pas pouvoir venir d'autres nations (trop faibles militairement pour rivaliser avec la puissance étasunienne), peut-être viendra-t-il tout de même, d'une autre galaxie...
Independance Day apparaît ainsi comme une pré-visualisation d'une vidéo de Ben Laden -le chef d'Al-Quaeda n'aurait-il pas vu ce film et décidé de s'attaquer à un gratte-ciel en voyant la séquence de la destruction foudroyante depuis le ciel d'un des symboles (phalliques) de puissance de la ville de New York ? Ce n'est pas impossible...
Toujours est-il que la menace islamiste fût presque autant imprévue qu'une invasion extra-terrestre.
Et la réaction des tenants du pouvoir politico-militaire ne se fait pas attendre, dans le film comme dans la réalité de 2001 -le Président contre-attaque, sous l'oeil approbateur de ses conseillers néo-conservateurs avides de batailles destructrices. C'est l'élite de l'élite (l'armée de l'air) qui est portée aux nues, dont les valeurs sont mises en avant sans ambages -le sacrifice pour le Patrie, jusqu'à la mort: c'est un acte kamikaze effectué par un ivrogne déluré (sûrement l'Amérique d'en bas, qu'on attendait plus mais sans qui, finalement, rien ne serait possible...) qui clôt le film.
Pendant que l'armée de l'air bénéficie d'une excellente publicité (avec en tête d'affiche un Noir, incarné par le beau gosse Will Smith), un autre personnage utilise une arme plus fatale encore contre des envahisseurs surpuissants -l'informatique.
Le personnage de David Levinson (Jeff Goldblum) est le véritable héros 'emmerichien' du film: discret mais efficace, animé par une colère sourde qui ne jaillit qu'au bon moment pour terrasser l'ennemi, intellectuel plus que guerrier, amoureux plus que passionné, il est le porte-parole du réalisateur.
L'ingénierie informatique, en pleine expansion en 1996 (Windows 95 vient de pointer le bout de sa petite souris) est présentée comme LA nouvelle ressource à posséder pour survivre dans le monde (post) moderne.
Bill Gates aura apprécié. Nous, on est pas sûr.
Le cinéma d'Emmerich, c'est en définitive un (grand) spectacle d'idées comme les aime l'indutrie d'Hollywood, où l'on voit des mondes se détruire et se reconstruire sur de nouvelles bases plus solides.
Emmerich préféra ici écarter le sentimentalisme pour mieux clamer sa foi en les valeurs sûres des Etats-Unis (l'armée, le mariage), faire un peu peur à son public en lui rappelant de ne pas oublier sa paranoïa congénitale quand bien même tout semblerait aller très bien dans le meilleur des mondes, et ce par l'entremise d'un divertissement de qualité -bien filmé, porté par des acteurs au jeu solide, incarnant des personnages variés qui bénéficient (et c'est ce que je préfère, quelle bonne surprise, quelle rareté!) d'un traitement à peu près égal.
Autre chose?
Pour apprécier un autre modèle d'égalitarisme actorial (encore une nouvelle expression?), plus récent, mais à l'intrigue également liée à l'espace et à ses menaces: Star Trek (J.J. Abrams, 2009).