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Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!

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Katrin

Lorsque, par un jour brumeux, peut-être, je ne sais plus, de septembre dernier, j'appris que j'allais vivre - ha ha la bonne blague de Dieu, je ne m'en remets toujours pas -, mais non seulement vivre, mais en collocation avec une jeune femme allemande dans une maison aux abords de Milton Keynes, une crainte, certes légère comme une anorexique sans soutien-gorge, s'est emparée de moi : et si cette femme s'avérait être dotée d'une apparence affriolante, alléchante, si elle était aguicheuse, même, les huit mois de cohabitation à venir n'allaient-ils pas être, tragiquement, une douloureuse succession de frustrants échanges de paroles et de regards, ponctués par des évidements masturbatoires contraints et par-là dénués de la joie profonde les accompagnant le plus souvent habituellement ?

 

Mais heureusement Katrin est assez laide.

 

Bavarroise forcénée, passionnée de métallurgie hideuse (pardon, d'automobiles), de sports divers et d'hiver aussi, grande amatrice de compétition culinaires télévisées, et ce malgré sa taille plus que moyenne (ou moins, question de point de vue), elle s'est presque immédiatement assurée être plus âgée que moi, déterminée à s'assurer dès les premiers instants de notre cohabitation de sa domination (la plus) totale sur mon être faible, fragile, frêle, d'autres adjectifs commencant par "f" du même acabit si vous voulez mais je m'arrête là pour cette phrase de mon côté si cela ne vous dérange point.

 

Notre relation fut les premières semaines piteusement animale -un rapport de force systématisé.

C'était à qui ferait semblant de rendre service à l'autre sans pour autant donner aucunement l'impression de s'abaisser face contre terre et à l'autre, qui parvenait le mieux à ne rien devoir à l'autre, à étaler son expertise de la façon la plus convaincante, en matière de cuisine, de lessive, de repassage, de ménage dans la salle de bains, de fermeture et d'ouverture de portes et de fenêtres, à clef ou non, et qui va répondre au téléphone, et qui arrive à avoir le moins froid quand le chauffage fait sentir son insuffisance.

 

Ceux qui me connaissent bien savent déjà qu'à ce jeu tout pourri là j'ai très, très vite capitulé -oui, Katrin, tu es la femme de la maison, tu es une bonne fille de famille bien chrétienne catholique de Bavière tendance CSU (avec des parents banquiers!), tu fais très bien la cuisine même si tu ne la fais jamais, tu méprises le système éducatif britannique et trouve tous les élèves de l'école où nous travaillons toi et moi "stupides", tout à fait, pas de souci !

 

Assurée de sa supériorité incontestée dans tous les domaines de l'existence quotidienne, le combat a cessé -avant d'avoir véritablement commencé, donc. Je retrouve en Katrin la figure maternelle à laquelle je suis habituée à mon domicile familial (les câlins, bisous et martelements de phraséologie rhétoriquement brillante, à la criée, en moins). J'ai l'interdiction de la regarder de haut ou de lui adresser un sourire moqueur, exiger d'elle qu'elle me repète un ordre ou qu'elle explicite sa pensée est un acte purement et simplement suicidaire : la pire altercation que nous ayons vécu s'est déroulée dans la cuisine, un samedi matin, autour d'une casserole contenant une sauce qu'elle venait de préparer en trop grande quantité pour elle seule. Elle me proposa d'en manger un peu avec des pâtes que je devais préparer moi-même. Ayant en tête l'intention d'ingurgiter plutôt de la merde pour paresseux -pardon un plat tout fait micro-ondable-, j'eus le malheur d'hésiter quelques millisecondes à abandonner mon idée culinaire de départ pour suivre son ordre. Son regard me fusilla, et mon corps fut balancé dans une obscure fosse commune où les chiens et la chatte du voisin ne vinrent pas même me dévorer puisque je puais, et que je n'ai que la peau sur les os même quand je suis en vie de toute façon alors...

Elle avait été soudain trop généreuse, et s'en voulait terriblement -elle savait en plus qu'en matière de cuisine jamais je ne pourrais repayer la dette énorme qu'elle venait de m'infliger, à l'insu de mon plein gré (oui, maillot à poids): "I was so kind as to propose you to taste my sauce... !!!!"

 

Un autre jour, j'échappais de nouveau de peu à une mort incertaine lorsque je commis l'irréparable erreur de commencer à lui confier en toute honnêteté que j'avais frappé l'équivalent de la chair de sa chair, oui, la voiture de la voisine, qui me bloquait l'accès à la porte toute petée du jardin -j'y range mon vélo, dans le "jardin" derrière la maison, comprenez, et je veux pas racler contre le mur en briques rouges, le mur anglais quoi, ni contre le glairon moderniste, là, la bagnole de la voisine, quoi, donc un soir ben en rentrant tu vois je me suis échauffé le zaquebute et j'ai tapé du plat de la main, fort hein, sur le capot, et alors l'alarme elle s'est déclenchée, et la meuf elle est sortie de chez elle et je lui ai dit qu'elle devrait bouger sa voiture un brin pour que je puisse genre passer avec mon vélo quoi c'est pas un gros effort à demander et tout le monde y sera content après quoi elle referma la porte.

Mais j'eus donc à subir le regard foudroyant de Miss Frau Katrin lorsqu'elle crut entrevoir la poussière de l'ombre la possibilité que j'eusse ne serait-ce que caressé la surface de la Déesse, ce qui, si la confirmation du Sacrilège lui eut été fournie par des images satellitaires fournies par la NSA, n'aurait assurément pas manqué de la conduire à me fracasser la boîte cranienne à coups de pierre et autres ustensiles contendants les plus mortels possibles, ce un nombre de fois assez élévé pour que tout le haut de mon corps ne devienne que bouillie à l'origine, au-delà du douteux, parfaitement méconnaissable.

 

Tout cela juste parce qu'elle passe toutes ses soirées à discuter sur Skype avec sa maman chérie.

 

Najagenau.

 

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