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Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!

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J'ai vu...The Madness of George III (Alan Bennett, 1991 - Christopher Luscombe, 2011)

Où M. Bennett tente de sauver son roi de la destitution, par la grâce du théâtre

 

George III (1738-1820) régna pendant soixante années consécutives sur l'Angleterre, le Pays de Galles, l'Ecosse puis l'Irlande -à partir de 1801 pour cette dernière.

Troisième membre de la dynastie de Hanovre, il conserve des liens importants avec l'Empire romain germanique, par l'entremise de sa femme notamment, bien qu'il soit résolument anglais, né sur le sol britannique, parlant d'abord et avant tout l'anglais et ne voyageant jamais à plus de cent kilomètres de Londres. C'est durant son règne que le Royaume-Uni devient la première puissance européenne -et donc mondiale-, grâce à l'expansion de ses territoires colonisées, à la victoire de son armée lors de la Guerre de Sept Ans, premier conflit militaire d'envergure réellement internationale de l'Histoire, et lors des guerres napoléoniennes conclues par la défaite du camp français, à Waterloo, en 1815. Paradoxalement, il vécut également la perte douloureuse des colonies américaines et (c'est le sujet de la pièce de Bennet) dût supporter pendant la fin de sa vie une terrible maladie mentale dont les manifestations surprennent encore aujourd'hui les psychiatres qui se penchent sur l'histoire de sa vie.

L'intrigue de The Madness of George III se déroule exclusivement dans les appartements royaux; la galerie impressionante de personnages formant la cour est costumée avec soin pour plonger au mieux les spectateurs (en l'occurence, du Milton Keynes Theatre) dans l'atmosphère politique, familiale et médicale de cette époque charnière. C'est sur la personne du Roi que se concentre principalement, sans grande surprise, le propos déclamé dans un anglais impeccable, assez modernisée pour que nous puissions comprendre les sujets de leurs conversations et assez authentique pour que nous nous attachions aux personnages et rions à leurs blagues et autres saillies verbales (George III, interprété avec brio par Daniel Haig, nous régale en particulier avec ses 'What What?' , sa détestation et méfiance intinctive vis à vis du corps médical -qui fait écho au théâtre de Molière à son meilleur-, son mépris de la province et sa haine incontrôlée à l'encontre de son fils aîné, le Prince de Galles, qu'il sait impatient de lui succéder mais sait également incapable de représenter, et encore moins de gouverner de façon respectable, vénérable et honorable, son cher pays en pleine métamorphose...).

Entre l'été de 1788 et l'hiver de 17989, alors que la "folie" de Sa Majesté atteint des sommets inquiétants, voire proprement terrifiants pour ses témoins directs -dont nous faisons partie!-, de fureurs, le Parlement chancelle, tenu vaillamment par William Pitt, mais assailli par les partisans de Charles James Fox qui tentent de déstabiliser la coalition gouvernementale mise en place par George afin d'établir sur le trône le Prince de Galles, sur lequel Fox exerce une influence considérable (c'est bon vous suivez?). La pièce atteint alors des sommets, quant à elle, de tension dramatique, sans cesse et très agréablement relâchée par des effets comiques efficaces, et de reconstitution historique parfaitement crédible et saisissante des tractations, rebondissements, bouffées d'angoisse et trop brefs éclats de joie faisant le quotidien des proches du Roi.

La rivalité entre Pitt et Fox aurait pu constituer une pièce de théâtre à part entière, mais ce n'est pas ce thème qu'Alan Bennet a choisi de privilégier. A la différence d'un William Shakespeare, Bennet n'a pas voulu écrire un drame historique (les "Histories" shakespeariennes restant un modèle, certainement indépassable, du genre) mais plutôt une comédie de moeurs intimiste et grandiose à la fois ; c'est pourtant bien au Barde qu'il se réfère, Lui qu'il convie pour aider le médecin du roi, Francis Willis, à amener son patient à la guérison, Lui qu'il cite explicitement pour élever sa pièce au rang de chef d'oeuvre (comment faire autrement lorsqu'on est anglais et qu'on écrit pour un public anglais?..): tellement théâtral dans sa folie -George III parle, parle, parle sans interruption, jusqu'à l'épuisement, refusant d'appliquer une des conventions essentielles de la vie en société, celle qui consiste à se taire presque en permanence pour laisser autrui se concentrer sur son propre silence...-il fallait bien un dramaturge du talent de Bennett pour maîtriser ce flux ininterrompu, le rendre de nouveau compréhensible, raisonnable, communicatif; c'est finalement fort logiquement par le théâtre que viendra le salut, Bennett mettant en scène Willis et George interprétant le King Lear de Shakespeare dans sa retraite des conflits parlementaires. Hommage vibrant à la littérature de son pays, mise en abîme brillante de l'art de la scène, et déclic de George qui revient à la raison en saisissant l'essence de la vie en société grâce à celle de la dramaturgie -jouez, jouez vos rôles, pauvres hypocrites, les gens qui vous entourent n'attendent rien d'autre de vous, et vous-même n'avez peut-être, au fond, rien d'autre à espérer de vous-même que de réciter votre texte de façon convaincante.

"Guéri", George III revient triomphalement parmi les vivants fantômes, entouré de sa Cour synthétisée par sa Personne seule, manifestation désormais, à l'aube de la modernité politique européenne, seulement et simplement (mais c'est toujours ça de pris) symbolique du Pouvoir, majestueux sur un God Save The King assourdissant susceptible de donner envie à n'importe quel spectateur étranger de prendre sur le champ la nationalité britannique -à moins que tout cela ne souffre d'un excès de "self-esteem" anglo-centré.

Car les tableaux surplombant en permanence les protagonistes de cet enterrement d'une certaine conception de la  monarchie restent, déséspérement, vides: dépourvue de substance véritable, nous n'en voyons que les cadres.

Comme si  George III, arquebouté à son identité anglo-britannique, coupant volontairement les ponts avec ses  prédécesseurs sûrement trop allemands à son goût, refusant d'écouter les conseils de ses médecins ou de ses ministres les plus doués (Pitt en tête) voyant, certes non sans lucidité, en son fils aîné uniquement un imbécile usurpateur et non quelqu'un ayant conscience des caractéristiques nouvelles à appliquer à la famille royale pour qu'elle survive à la tête de la société de son temps, contibuait, bien malgré lui, à la composition profondément tragique du requiem amené à être joué lors ses propres funérailles.

Le peuple -et le public anglais du Milton Keynes Theatre- l'acclame. On braille fièrement God Save The King.

 

Et, de ce dernier roi véritablement digne de ce titre, on scelle le tombeau.           

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