Tant que la Terre tournera, des textes autobiographiques, des critiques approfondies de films regardés, de pièces de théâtre vues, de romans lus, des envolées de prose automatique osées prendront tranquillement leur place sur cet espace public de l'internet contemporain. Lisez, pensez, réagissez!
Ma logeuse temporaire m'attendait juste à temps dans le hall de gare simplet où j'apparus, paisible, traînant une énorme valise rouge bordeaux contenant mes nombreuses davantage que diverses possessions.
Elle me fit tout de suite penser à une fondue d'actrices de films pornographiques que j'avais devinées être britanniques à la façon dont elles aboyaient le mot "fuck": les tissus de ses vêtements galbaient au plus près son corps de femme mûre, ses cheveux bruns bouclés étaient prêts à frôler légèrement le dessus de sa poitrine, et le teint blême de sa peau tirée mais apparemment non moins soyeuse semblait prêt à être plus encore blanchi par une giclée de sperme machiste.
(Oui, moi aussi j'aurais aimé parvenir à ne jamais commencer)
L'Angleterre se tenait déjà là devant moi: dans un décor uniquement fonctionnel, certes sans prétention mais laid quand même, des êtres vivent en faisant semblant de ne pas être aussi obsédés que tout le reste du monde par la satisfaction de leurs pulsions sexuelles; ils s'évitent précautioneusement du regard, mais la liberté d'action qui semble devoir en découler naturellement n'est que feinte, puisque aux murs et aux plafonds de tout espace public pullulent les caméras de vidéo-surveillance ( say hello to the CCTV, dont la plupart des bandes d'enregistrement n'enregistrent probablement rien du tout, et dont les retransmissions sur des écrans de contrôle ne sont certainement jamais regardées par personne: une question de dissuasion, c'est tout) et que les règles de société, sévères et presque justes, sont très solidement fixées et appliquées, tandis qu'un corpus législatif solide comme le roc est prêt à être utilisé à l'égard de tout contrevenant potentiel, non sans l'aval discret mais néanmoins omniprésent, du monarche alors en place.
Mais la nudité compulsive des jambes féminines -et le record européen en matière de grossesses adolescentes- rappelle la vérité intangible de la nature, la force irrépressible des désirs, et la nullité du puritanisme protestant.
Les présentations et politesses d'usage à peine commencées, je me retrouve presque aussitôt engoncé dans un des innombrables habitacles métalliques ronronnant en files infinies sur des routes imbibées de goudron de pétrole qui symbolisent la modernité à visage urbain, ici comme partout autour du monde désormais.
A Milton Keynes, les piétons et les cyclistes n'ont absolument pas la priorité.
Alors que les macines puantes au poids plus on moins lourds s'amusent à tourner autour de ronds-points qui sont rien de moins qu'une des principales fiertés de cette ville nouvelle, les pistes cyclables (les 'red lanes') tombent en désuétude avant même d'avoir essayé de servir à quoi que ce soit à leurs sporadiques usagers condamnés à demeurer en voie de disparition de leur naissance à leur mort.
Les tranports en commun sont plus inutilisables encore: les arrêts de bus sont très systématiquement mal désservis et d'un aspect repoussant, potences signalant le refus obstiné et tellement triste de Milton Keynes d'être autre chose, au moins un tout petit peu, qu'une déjection nauséabonde de la City londonienne, un enclos à familles monnoparentales ou en passe de le devenir, où parvient, ô joie de cette sacrée Albion, à pousser quelques acres d'herbe meveilleusement verte en toute saison, mais où tout le reste, nourissons compris, n'en finit pas de s'enfoncer quotidiennement dans une morne inculture dont rien , pas même quelques assistants français catapultés sans espoir véritable dans quelques salles de classe aux quatre coins de l'agglomérat parsemé de passages hypo-routiers déserts autant que desertés, ne paraît raisonnablement être en mesure de jamais la tirer.
Le fait que les anglais conduisent le long du côté gauche de leurs chaussées, conjugué à la présence de passagers placidement installés à la droite de conducteurs fantômes, est du reste la principale particularité frappante aux yeux d'un étranger récemment débarqué sur une des îles britanniques.
Cette particularité ne saurait être complètement isolée, et elle se lie à d'autres: cette source éventuelle de frayeur, atténuée par un effet comique, renvoie plus généralement à un ensemble de traits typiques de la vie à l'anglaise. Ainsi l'importance conférée à la fête d'Hallowe'en surprend-il peu, tout comme le fait que Mary Shelley, Agatha Christie, pour ne citer qu'elles, aient composées leurs oeuvres sur ce sol impavide: en me promenant parmi les maisons de brique rouge ou beiges, en passant devant leurs fenêtres obstinément closes, opaques, derrière lesquelles des rideaux de flanelle s'apprêtent à se refermer à tout moment, je sentis l'essence du parfum nommé meurtre dans un jardin anglais, car en effet je m'attendais à voir surgir, chassant l'ennui profond qui ne peut manquer d'étreindre
tout habitant de telles provinces, une main ensanglantée venant poser sa marque morbide sur la surface d'une vitre; bientôt un chat au pelage noir tacheté de blanc viendrait me conduire en miaulant au fond d'une allée, par-delà une palissade de bois et une véranda pour m'amener à découvrir, devant la cheminée d'un salon, enroulé dans un tapis décrépit, le cadavre d'une vielle veuve abandonné là depuis deux ans et trois mois par un de ses héritiers trop cupide pour être scrupuleux. Les facultés imaginatives sont bel et bien décuplées dans un tel environnement.
C'est dans ce même état d'esprit que je reste pétrifié, quelques secondes toutes les fins de semaines, lorsque retentit la mélodie en do majeur du marchand de glace ambulant. Sa camionnette effectue chaque samedi (et parfois dimanche, et même lundi! mais cet activisme semble cesser l'hiver venant) deux ou trois tours du quartier où se trouve la maison dont je loue une des chambres; soudainement, la mélodie un brin anxiogène retentit, semble-t-il, sur le seuil de la porte, la camionnette s'est arrêtée dans le jardin! Armé de rien du tout, je m'immobilise et tente vainement de formuler une ultime prière avant qu'un auguste ne déboule, une kalachnichov dans le prolongement de chacun de ses bras, dans la cuisine, et ne vienne répandre mon sang, mes os en débris, ainsi que ma cervelle, sur les murs élégamment décorés du rez-de-chaussée -une référence à un film espagnol récent et que je n'ai pas vu mais que je n'adore pas moins, au contraire.